Quand le regard passe d’une chose à une autre, cela se passe souvent dans un clignement des yeux, c’est-à-dire dans le noir. Mais pensif, le regard que l’on dit « vague » peut s’arrêter entre les choses. Nous fixons un détail sans même le remarquer. Il est comme un support pour nos pensées, entretenant avec elles un rapport peut-être lointain mais juste. Il arrive aussi que nous ayons clairement conscience qu’un je-ne-sais-quoi retient notre attention sans que l’on sache pourquoi. Difficilement interprétable, c’est comme un signe à l’état naissant, sans signification précise qui nous « interpelle ».

J’ai proposé la notion d’ interpellants dans un mémoire de Maîtrise d’arts plastiques (soutenu en 2000) pour désigner ce qui commençait d’occuper mes images à la fin des années 90. Mais avec une faute involontaire à l’époque, un « l » en moins, « interpelants » et en prononçant comme le verbe « peler »… Si « peler » est le minimum de la coupe, inter-peler devient inframince, un presque rien. A priori très subjectifs, je me suis aperçu qu’il y avait pourtant des interpellants collectifs, ce sont alors des observations « communes » qui ne sont pourtant pas « mises en commun », très loin encore de devenir des stéréotypes. Les interpellants étant par essence discrets et fragiles, montrer un interpellant tend à le faire se volatiliser en tant que tel, il me fallait alors développer des stratégies… artistiques.

Repérage d’un champ

Le fait notamment d’interroger la validité du terme « interpellant » m’a mené à décrire des liens entre un certain nombre d’artistes et de notions. Pour ce qui est des notions je résumais : « Les punctums (Roland Barthes) des tropismes (Nathalie Sarraute) ont un je-ne-sais-quoi (Vladimir Jankelevitch) d’inframince (Marcel Duchamp) qui m’interpelle ». La convergence d’autant de néologismes me semblait très significative. Du coté des œuvres, les cas d’interpellants me semblaient encore rares mais j’en trouvais dans les films d’Alfred Hitchcock, ceux de Jacques Tati, des exemples chez les artistes Joachim Mogarra, Paul Pouvreau, Didier Courbot et surtout de façon beaucoup plus systématique chez un jeune artiste mexicain, Gabriel Orozco.

Au-delà d’un réseau de références personnelles, ce rapprochement d’œuvres, néologismes et auteurs me semblait décrire un véritable champ de recherches qui n’avait pas encore été désigné comme tel.

inframince punctum tropismes je-ne-sais-quoi interpellant manassein

inframince punctum tropismes je-ne-sais-quoi interpellant

Mais malgré la multiplication des œuvres d’artistes qui me paraissent approfondir ce champ (certaines de Jean-Luc Moulène, de Mona Hatoum…), force est de constater que l’identification de ce champ n’a pas été beaucoup confirmée jusqu’ici. Le champ des interpellants recoupe toutefois en partie celui qu’étudie Thierry Davila dans De l’inframince. Brève histoire de l’imperceptible de Marcel Duchamp à nos jours en 2010 (pour la question de l’imperceptible et surtout celle de la ténuité, de la nuance. Voir Jiri Kovanda notamment); et il est presque entièrement repris dans la thèse de mon ami Quentin Jouret L’art de la discrétion (l’infranuance et le petit usage), en 2015.

Voici des extraits de mon mémoire  Voir : les interpelants (et la pensée 1+2 avec et par images), 1998-2000.

 

Un interpellant reste souvent à l’origine de mes images. C’est le cas par exemple pour ces photos réalisées entre 1998 et aujourd’hui (clic pour agrandir).

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Interpellant collectif, vers 1998

Corde installée à l’extrémité d’ombres et au ras du sol, 1998

Interpellants aidés, 1998-1999

Interpellant, 2014

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Sillons, 2003

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Plis, 2003

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Saut de plis, 2002

Cinéma, 2006

Cinéma, 29-11-2006

Gouttes, reflets et fraise, 02-03-2007

Gouttes de pluie, reflets et fraise, 02-03-2007

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Reste de son, 2003

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Filet d’air à l’arrière, 2005

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Sillons, 2008

L’allongement des ombres devant une rivière dans un plan de Regarde  où tu marches, filmé en 2010

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Interpellant dans son rapport au dialogue, 2015

Photos : Frédéric de Manassein

Pour continuer :

– Les interpellants sont souvent abordés à l’aide d’outils. Voir l’article outils pour la vision.
– La recherche de la « fadeur », valorisée par la pensée traditionnelle chinoise (lire François Jullien), motive particulièrement certains travaux.
– Le film Regarde où tu marches (2011) est l’une des suites de cette recherche.